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5 Questions à Ivanne Poussier

Cobot
Nov 30, 2020
5 Questions à Ivanne Poussier

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Ivanne est une entrepreneure féministe passionnée par les nouveaux modes de travail et d’apprentissage. De septembre 2019 à février 2020, à la veille de la pandémie de COVID-19, cette Française a effectué le premier tour d’Europe des coworkings féminins, avec le projet d’en ouvrir un en 2021 à Poissy, dans la banlieue de Paris, appelé Ada Coworking en hommage à Ada Lovelace, la première programmeuse informatique de l’histoire.

Salut Ivanne, merci de prendre le temps de parler avec nous ! Peux-tu nous parler du livre et des enjeux de ta recherche ?

Le livre Soeurs d’armes, des femmes en quête d’espaces de coworking d’un genre nouveau résulte de la toute première enquête menée à l’échelle européenne au sujet des espaces de coworking fondés par et pour les femmes. C’est un travail hybride, à mi-chemin entre l’étude de marché et la recherche ethnographique. Avant de me lancer dans mon propre projet avec mon associée dans la banlieue parisienne, j’avais besoin de comprendre les clés de succès et les écueils à éviter sur ce marché de niche. J’avais aussi envie de m’immerger sur le terrain pour aller à la rencontre des fondatrices et propriétaires d’espaces de coworking féminins, d’écouter leur histoire et, à travers cet ouvrage, faire entendre leur voix singulière.

Comme ce phénomène a émergé en 2017 dans le sillage du mouvement #MeToo, je pense que ces femmes sont des pionnières en matière de diversité et d’inclusion dans le futur du travail. Elles apportent chacune à leur manière des réponses à un besoin réel — universel — des femmes entrepreneures car le phénomène transcende les frontières et les différences culturelles. Donc en mettant en avant leur participation à un mouvement plus large, j’espère leur fournir des arguments supplémentaires pour aller rencontrer leurs interlocuteurs et interlocutrices cléᐧeᐧs localement (éluᐧeᐧs, financeurs et financeuses, partenaires potentiels), pour défendre leur action et promouvoir leur vision. Le futur du travail a besoin de davantage de sororité.

Comment as-tu déterminé les méthodes de recherche et quelles données existantes étaient pertinentes ?

J’ai commencé derrière mon ordinateur pour recenser et cartographier les espaces de coworking féminins de toute sorte et collecter les données disponibles, principalement sur leurs sites webs et sur les réseaux sociaux : date de création, équipe fondatrice, positionnement, tarifs. Pêle-mêle j’ai trouvé des coworkings réservés uniquement aux femmes (“women-only”) ou au contraire ouverts à touᐧteᐧs, des collectifs de travail de freelances comme des espaces avec services plus sophistiqués, et même des coworkings avec crèche ou garderie. J’ai aussi déniché des concepts proches (un incubateur de startup, diverses organisations associatives). Puis avant de partir j’ai élaboré une grille d’analyse “look and feel” pour évaluer l’expérience utilisatrice une fois que je prendrais place à un poste de travail. Enfin j’ai listé une série de questions destinées aux fondatrices, propriétaires, animatrices et membres, rencontrées sur place ou en visio, pour des entretiens semi-directifs ou des conversations plus informelles à la machine à café. C’est seulement après avoir terminé toutes mes immersions sur le terrain que j’ai entamé un travail d’analyse et de typologie pour classer et comparer tous ces espaces aux approches multiples.

As-tu des hypothèses sur la création de ton propre espace que tu as revisitées après ton voyage ?

Oui ! Dans un contexte marqué par l’influence de clubs anglo-saxons tels que The Wing, qui ont ouvert des espaces de coworking luxueux financés par des investisseurs, ma première réaction était de voir grand dès le départ et d’imaginer un espace de plusieurs centaines de mètres carrés, à l’image des coworkings féminins les plus grands de mon échantillon d’étude. Attention toutefois, entre 300 et 600 m² de superficie, cela reste relativement modeste comparé au reste du marché ! Mais la réussite d’un coworking féminin repose sur la construction patiente et progressive d’une communauté de femmes entrepreneures, indépendantes voire salariées, sur un territoire donné. Des coûts fixes trop élevés à l’ouverture peuvent vite s’avérer pénalisants si la clientèle n’est pas au rendez-vous rapidement. Or cela prend du temps de se faire connaître et d’éduquer son marché !

Il s’avère pour moi plus pertinent de prendre pour modèle les coworkings féminins qui ont commencé en créant des coworkings éphémères pour tester leur marché ou de petite taille (moins de 100 m²) quitte à déménager plus tard ou à ouvrir plusieurs adresses dans différentes villes.

Sans oublier les activités possibles en ligne. Je pense à WeSpace à Zürich (pop up éphémère avant ouverture en centre-ville), The Tribe à Totnes (40m² et un programme en ligne prévu à partir de 2021) ou encore #Workmode qui est présent dans 4 villes aux Pays-Bas (Amsterdam, Rotterdam, Groningen, Utrecht). C’est une manière de prototyper avec les utilisatrices “early adopters”. Entre-temps j’ai découvert le concept de “Ville du quart d’heure” (15 Minute City) de Carlos Moreno qui fait écho aux nombreux témoignages que j’ai recueillis. Les femmes habitant dans un rayon de 15 minutes sont les plus susceptibles de souscrire un abonnement à temps plein. Au-delà, si leur trajet prend 20 à 30 minutes ou davantage, elles privilégieront en grande majorité un abonnement à temps partiel, venant une à deux fois dans la semaine maximum. J’ai donc revu mon approche dans une optique de marché ultra local pour développer mon projet Ada Coworking en périphérie de l’agglomération parisienne, à Poissy, quitte à commencer relativement petit, avec un prototype, pour envisager d’autres implantations par la suite.

Peux-tu décrire la nature et l’efficacité de certains des partenariats que tu as rencontrés ?

Les partenariats sont intéressants car ils lèvent la contrainte des coûts fixes initialement, le temps de développer une communauté de femmes. A Dublin, où le coût de l’immobilier ne permettait pas forcément d’ouvrir un lieu, Women Co a commencé par organiser des sessions de coworking itinérantes. Chaque Meetup d’une journée se déroulait chez un coworking mixte partenaire. C’est un acte militant, quand on sait qu’en moyenne les femmes ne représentent que 40% des membres des espaces de coworking (Deskmag, 2019). Bien souvent, dans les coworkings les plus axés sur la tech, elles sont invisibles. Alors imaginez l’effet d’un groupe de 10, 15 ou 20 femmes qui débarquent un beau matin pour travailler toute la journée ! J’aime beaucoup l’approche de leur co-fondatrice Magdalena Kuraczowska qui se définit comme “Coworking Community Architect” : il n’est pas question d’opposer les femmes aux hommes mais de s’appuyer sur l’écosystème local pour créer un environnement de travail, d’entraide, d’apprentissage… qui soit propice à la création de liens fructueux entre femmes. Ce sont des espaces-temps d’empouvoirement qui ont pu se poursuivre durant les périodes de confinement à travers des journées de coworking virtuelles par visioconférence. Car ce qui compte ce sont ces moments de sororité partagée !

Un autre exemple de partenariat m’a inspirée à Varsovie. Brain Embassy est l’un des coworkings leaders du marché avec trois sites époustouflants et surtout une communauté très développée. Il a noué un partenariat avec la Fondation pour l’Entrepreneuriat des Femmes (Siec Przedsiębiorczych Kobiet). La fondation a son bureau dans l’espace de coworking et en contrepartie s’occupe d’organiser des événements destinés aux femmes. Lors d’ateliers de formation par exemple, un certain nombre de places sont réservées aux membres de Brain Embassy.

Chaque partenaire s’appuie ainsi sur le savoir-faire de l’autre pour féminiser l’écosystème entrepreneurial. C’est l’exemple le plus abouti que j’aie trouvé et qui démontre l’intérêt pour les espaces de coworking mixtes de réfléchir à leur offre et à la manière de devenir davantage “women-friendly” !

Comment les espaces qui gèrent des communautés diverses et inclusives d’un point de vue socio-économique et ethnique y sont-ils parvenus, et que pouvons-nous apprendre d’eux ?

Aujourd’hui le secteur du coworking dans son ensemble manque encore de diversité, qu’elle soit culturelle, sociale, ethnique. L’identité de genre, le handicap ou encore l’âge sont aussi des enjeux, à l’image du monde du travail plus largement. Parce qu’elles se battent pour un futur du travail plus inclusif, les responsables de coworkings féminins se doivent d’être exemplaires elles-mêmes. Rapidement, dans mon tour d’Europe, un constat m’a frappée : dans 30% des cas, la fondatrice ou bien au moins l’une des cofondatrices est de nationalité étrangère ! Et cela se reflète dans la composition de leurs communautés, qui s’avèrent les plus cosmopolites. Bien sûr c’est en partie le reflet de la sociologie des métropoles mondialisées où ces coworkings sont implantés. Mais les fondatrices attirent naturellement à elles des femmes qui leur ressemblent ou qui peuvent s’identifier à elles.

La contrepartie de ce phénomène, qualifié par la londonienne Tash Thomas de “biais du fondateur ou de la fondatrice” (founder bias), c’est le manque de diversité : je n’ai pas croisé beaucoup de femmes racisées dans les espaces de coworking féminins. Tash est Directrice de la Diversité, de l’Egalité et de l’Inclusion au sein de l’association European Coworking Assembly et elle travaille actuellement à l’écriture d’un manuel pratique destiné aux gestionnaires de coworkings pour aborder ce défi avec une méthode et des outils adaptés. Tash m’a sollicitée pour partager mes 10 conseils clés à l’attention des coworkings mixtes pour mieux accueillir les femmes (qui figurent dans mon livre) et pour ma part j’attends avec impatience de découvrir son manuel pour faire de Ada Coworking une communauté de femmes la plus inclusive possible. A ce stade je dirais qu’il faut prendre conscience de ses propres biais, écouter les membres et prendre le temps d’aller à la rencontre des communautés présentes sur le territoire, pour comprendre leurs besoins et démystifier ce qui se cache derrière ce double mystère : le coworking en tant que tel et le coworking entre femmes.

Une autre initiative, imaginée par la canadienne Ashley Proctor va également en ce sens : International Coworking Inclusion, Diversity, Equity & Accessibility project (Coworking IDEA project). Au-delà du rôle du founder bias, c’est l’animation de communauté que je retiens comme clé de l’inclusion. Se saisir de ces sujets, cela passe aussi par la mobilisation des membres. La prochaine rencontre en ligne prévue le 9 décembre sera publique en vue d’associer toutes les personnes désireuses de s’impliquer et de partager leurs retours d’expérience. On s’y retrouve ?

Retrouvez plus d’informations sur Soeurs d’armes, des femmes en quête d’espaces de coworking d’un genre nouveau ici.


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